Les banquiers prennent le champ
Par Yourianne Plante
Le 5 juin dernier, à Saint-Théodore-d’Acton en Montérégie, une trentaine d’acteurs du monde financier ont quitté les salles de conférence pour aller voir ce qui se joue sous leurs pieds. Organisé par Finance Montréal et Financement agricole Canada dans le cadre du Sommet de la finance durable, l’événement prolongeait les travaux de Finance Montréal sur l’intégration de la biodiversité dans les pratiques financières et d’affaires au Québec. Il comprenait une formation en agriculture régénératrice offerte par Biospheres, représentée au Québec par l’agronome Sébastien Angers, et se tenait à la Ferme Clovis Gauthier & fils, une entreprise familiale active en production d’œufs et en grandes cultures.
Sur papier, on aurait pu parler de pratiques agricoles durables, de transition ou de gestion du risque. Sur le terrain, ces mots ont pris racine dans des mottes de sol, des marbrures orangées, des cabanes de vers de terre et des plantes de couverture.
Voir la valeur où elle se construit
Dominique Gauthier a présenté une entreprise où l’agronomie et l’économie vont de pair. Sur environ 900 hectares, la Ferme Clovis Gauthier & fils produit une part importante de sa moulée, dans une rotation diversifiée qui comprend du soya IP (identité préservée), du canola, des céréales d’automne et des cultures de couverture.
Dans une région où le maïs occupe une place dominante, la ferme a choisi de le retirer de sa rotation. Ceci permet à Dominique et à sa famille de mieux répartir les travaux, de protéger les sols et de répondre à certains marchés spécialisés.
Depuis 1992, l’entreprise est engagée dans le semis direct. Au départ, la motivation était de réduire le travail du sol dans des champs où les roches compliquaient les opérations. Mais cette décision a ouvert la voie à une autre trajectoire : moins de perturbation du sol, moins de passages de machinerie, une vie microbienne plus active, davantage de plantes de couverture et des rendements en progression.
La terre ne se limite pas à sa valeur marchande
En agriculture, la terre est souvent traitée comme un actif financier ou une garantie. Mais cette valeur marchande ne dit pas tout.
Deux terres peuvent se ressembler sur une carte et valoir des montants comparables. Pourtant, l’une peut être compactée, pauvre en vie microbienne et vulnérable à l’érosion, tandis que l’autre possède une meilleure structure, une meilleure infiltration de l’eau et une matière organique plus stable.
Pour un prêteur, ces différences devraient compter : la santé des sols influence la productivité, la stabilité des rendements, la capacité d’adaptation aux aléas climatiques et, ultimement, la valeur à long terme de l’entreprise agricole. Comme l’exprime Sébastien Angers : « sans connaître les sols, on prête à l’aveugle ».
Une transition à traduire
La transition vers des pratiques régénératrices demande du temps, des investissements et une tolérance à l’incertitude. Adapter un planteur, modifier une rotation ou revoir ses marchés implique des coûts, des risques agronomiques et parfois le regard sceptique du voisinage.
Dans le cas de la Ferme Clovis Gauthier & fils, cette évolution s’est faite graduellement, avec des partenaires financiers capables d’en saisir la logique et d’en respecter le rythme. C’est là que l’accompagnement devient essentiel : les cohortes de producteurs, lorsqu’elles réunissent des conseillers agricoles, chercheurs, acheteurs et même des institutions financières, permettent de partager les apprentissages et de lever une partie des obstacles à l’adoption.
Encore faut-il développer un langage commun. Les producteurs parlent de compaction, de rotation, de résidus, de matière organique et de structure du sol. Les financiers parlent de garanties, de liquidités, d’actifs, de dette et de risque. Entre les deux, il manque encore des interprètes et une méthodologie de mesure traduite dans des modèles de risques qui reflètent la réalité.
La transition agricole ne repose donc pas uniquement sur la volonté des producteurs. Elle dépend aussi d’institutions capables de reconnaître la valeur des décisions prises au champ.






