À l’écoute du terrain : ce que les producteurs de grains disent des pratiques durables
Quand on parle d’agriculture durable, le débat glisse rapidement vers les principes, les cibles climatiques ou les grandes orientations politiques. Mais sur le terrain, la question est : est-ce que ça fonctionne, ici, sur ma ferme, avec mes sols, mes équipements, mes contrats et mes marges ?
C’est avec cette prémisse en tête que nous avons mené, à l’été 2025, une série d’entretiens téléphoniques auprès de 18 producteurs.trices de grains conventionnels qui ont cheminé dans l’adoption de pratiques durables, principalement en Montérégie. Des entreprises de tailles très variables, de 55 à plus de 1 500 hectares, mais toutes confrontées aux mêmes choix quotidiens entre rendement, gestion du risque, santé des sols et viabilité économique. Ce travail s’inscrit dans le projet Retour sur investissement de la transition agroenvironnementale en grandes cultures, porté par Terre à table en collaboration avec Groupe ProConseil, avec le soutien financier du gouvernement du Québec dans le cadre du Programme d’appui à la lutte contre les changements climatiques dans le secteur bioalimentaire, qui découle du Plan pour une économie verte 2030.
Ce que révèlent ces conversations n’a rien d’idéologique. On y entend plutôt une agriculture en transition pragmatique, où les décisions sont prises à partir d’observations répétées, d’essais, parfois d’erreurs, et d’une analyse très concrète du rapport coûts-bénéfices. Le résumé complet de ces entretiens se trouve ici et nous vous en présentons une analyse ci-dessous.
Quand la durabilité s’ancre dans la logique agronomique
Les pratiques qui se maintiennent dans le temps ne sont pas celles qui relèvent d’un effet de mode, mais celles qui répondent à un problème tangible. Le semis direct et le travail réduit en sont un exemple frappant. Plusieurs producteurs.trices ont progressivement adopté ces approches pour réduire les passages au champ, diminuer les coûts de carburant et limiter la compaction, tout en observant une amélioration de la structure du sol et de l’infiltration de l’eau. Cela dit, il ne s’agit pas d’une conversion intégrale et uniforme. Certains combinent encore le semis direct à un travail superficiel ciblé, particulièrement en sols lourds, afin d’assurer une levée plus uniforme. Toutefois, la dépendance accrue aux herbicides reliée au semis direct constitue un frein pour certains.
Les cultures de couverture occupent également une place centrale dans les stratégies décrites. Mélanges multi-espèces, espèces qui meurent ou survivent à l’hiver : les choix varient, mais les motivations convergent. Maintenir des racines vivantes plus longtemps, protéger les sols contre l’érosion, améliorer la matière organique, soutenir l’activité biologique. Ici encore, la décision ne repose pas sur un discours abstrait, mais sur des observations répétées au fil des saisons.
La diversification des rotations, souvent à trois cultures ou plus chez les répondants, apparaît comme un autre levier structurant. Intégrer des céréales d’automne, du seigle, de l’orge, des légumineuses ou des cultures fourragères permet non seulement de répartir les risques agronomiques, mais aussi d’ouvrir des fenêtres d’implantation pour les cultures de couverture et de mieux répartir la charge de travail. Dans un contexte climatique plus variable, cette diversification est perçue comme un outil de stabilité, autant agronomique qu’économique.
Ce qui ressort de manière constante, c’est que les pratiques sont maintenues lorsqu’elles apportent un bénéfice observable dans le contexte spécifique de la ferme. La durabilité, ici, n’est pas un objectif en soi : elle devient pertinente lorsqu’elle améliore la résilience opérationnelle ou économique.
La transition : une trajectoire rarement linéaire
Les producteurs.trices décrivent rarement une adoption simple et immédiate. Il est plutôt question d’essais sur de petites superficies, de comparaisons de rendements, d’ajustements d’équipement, parfois de retours temporaires vers des pratiques intermédiaires avant une nouvelle adoption plus structurée.
Les défis évoqués sont très concrets. En sols argileux lourds, le semis direct peut entraîner une levée inégale et une baisse de rendement initiale. Les cultures de couverture intercalaires peuvent être limitées par des difficultés d’implantation uniforme et une sensibilité au timing, ainsi que par la nécessité d’utiliser une machinerie spécialisée. La gestion des résidus complique parfois les fenêtres de semis déjà serrées. L’adaptation ou le remplacement de la machinerie représente un investissement significatif, qui doit être justifié.
À ces contraintes techniques s’ajoute un changement plus subtil, mais tout aussi réel : accepter que le champ ne corresponde plus à l’image traditionnelle d’un sol parfaitement travaillé et visuellement uniforme. Plusieurs producteurs.trices parlent d’un ajustement de perception, d’un apprentissage qui demande du temps et une certaine tolérance à l’incertitude.
Dans ce contexte, les échanges jouent un rôle clé. Les clubs agroenvironnementaux, les cohortes, les visites de ferme et les échanges entre pairs permettent de réduire l’isolement décisionnel. Voir une pratique fonctionner chez un voisin, dans des conditions comparables, change la perception du risque. Cette logique d’apprentissage collectif et de mise en relation est au cœur de l’approche que Terre à table déploie : créer des collaborations structurées pour transformer des expérimentations individuelles en connaissances partagées.
Ce qui facilite l’adoption : réduire l’incertitude
Trois leviers ressortent avec force :
- D’abord, l’accompagnement technique de proximité. Les analyses de sols, les indicateurs biologiques, les recommandations adaptées aux réalités locales permettent de structurer la prise de décision et de sécuriser les essais
- Ensuite, les programmes d’aide financière jouent un rôle déterminant. L’acquisition d’un équipement spécialisé ou l’implantation de cultures de couverture deviennent plus envisageables lorsque le coût initial est partagé.
- Enfin, l’accès à des données économiques comparables – marges à l’hectare, impacts sur la culture suivante, performances régionales – permet d’ancrer la décision dans une logique d’affaires. Sans ces données, l’adoption reste plus fragile.
Cela rejoint directement notre positionnement : démontrer que la transition vers des pratiques durables et régénératrices n’est pas seulement une réponse environnementale, mais un levier stratégique pour la résilience des fermes et des chaînes d’approvisionnement.
Abandonner n’est pas renoncer
Certaines pratiques sont toutefois mises de côté, souvent à la suite d’essais jugés non concluants dans un contexte donné. Des tentatives de semis direct abandonnées en sols très lourds faute d’équipement adapté. Des cultures moins rentables retirées de la rotation en raison d’une variabilité de rendement trop importante.
Les décisions évoquées reposent sur des contraintes agronomiques, logistiques et économiques précises. La baisse de rendement initiale peut, dans certains cas, dépasser le coût d’un passage mécanique supplémentaire. Les fenêtres d’épandage des engrais organiques sont parfois trop étroites pour assurer une gestion optimale. L’entretien des haies arborescentes exige plus de temps et de ressources que prévu.
Ces ajustements ne traduisent pas un désengagement. Ils illustrent plutôt une gestion serrée du risque, propre à des entreprises qui doivent composer avec des marges limitées et une forte volatilité des marchés.
Aller plus loin, mais graduellement
Interrogés sur les trois prochaines années, la majorité des producteurs.trices expriment une volonté d’approfondir leurs pratiques, mais selon une trajectoire progressive. Renforcer la couverture des sols, intégrer davantage de céréales d’automne, affiner la gestion de l’azote, tester des technologies comme les stations météo connectées ou le semis par drone. Toujours par essais ciblés avant la généralisation.
Ce que nous retenons de ce projet est simple, mais exigeant : la transition agricole se construit à partir des réalités techniques et économiques de chaque ferme.
Le véritable retour sur investissement ne se mesure pas uniquement en tonnes récoltées ou en dollars économisés à court terme. Il se mesure dans la capacité d’une entreprise agricole à traverser les aléas climatiques, à maintenir la santé de ses sols et à sécuriser ses débouchés dans un environnement de plus en plus incertain.






